L'ombre, valeur refuge
16 Feb 26Si l'or est la valeur refuge des investisseurs, dans un monde qui se réchauffe l'ombre devient celle des urbanistes, aménageurs et des usagers de la ville. Pourquoi et comment la population et les politiques publiques se préoccupent davantage de l'ombre et du confort thermique ?
Des routes désirables
En 2021, le Senseable City Lab du Massachusetts Institute of Technology (MIT) a conduit une étude sur 120 000 trajets piétons dans le but de comprendre pourquoi ceux-ci n'empruntaient pas la route la plus courte pour se rendre d'un point A à un point B. Cette étude a donné lieu à la publication du papier "Desirable streets: Using deviations in pedestrian trajectories to measure the value of the built environment" ainsi qu'à la mise à disposition d'un site web dédié présentant de façon synthétique et visuelle la démarche et les résultats.

Capture d'écran du site - projet de recherche "Desirable streets" : senseable.mit.edu/desirable-streets
Il ressort de cette étude, que l'accès aux parcs, la présence de magasins ainsi que celles des trottoirs et de mobilier urbain justifiait les détours des piétons. Les auteurs de l'étude avaient, dans le cadre de leur recherche, qualifié un indice de "désirabilité des routes", servant à mesurer et objectiver "la valeur que l'environnement bâti apporte aux piétons". Monsieur Sociotopes France, aka Jean-Pierre Ferrand, s'était fait l'écho des conclusions de cette étude sur son blog, dans un article très clair vers lequel nous vous renvoyons.

Capture d'écran du site - projet de recherche "Desirable streets" : comparaison du chemin le plus court (à droite) et du chemin choisi par les piétons (à gauche)
On savait, avant la parution de cette étude, l'usager attentif à son environnement. On le sait maintenant capable de fournir un effort complémentaire pour "modifier son environnement" - ici son parcours - dans le but d'enrichir son expérience sensorielle et malgré la contrainte fonctionnelle (il ne s'agit finalement que d'une obligation de se déplacer).
De la désirabilité à l'usabilité
Bien que prise en compte dans l'étude citée, la tranche horaire des déplacements ne laissait pas directement apparaître de référence à l'ombrage ou au confort thermique des piétons. Mais dans un contexte climatique changeant, où les jours chauds (Tx > 30°C) et très chauds (Tx > 35°C) sont amenés à être de plus en plus fréquents le sujet devient un enjeu majeur. A titre d'illustration et en restant dans la partie nord de la France métropolitaine, le nombre de jours chauds enregistrés dans le 1er arrondissement de Paris est de 10 entre 1976 et 2005. La TRACC anticipe une augmentation à 34 jours à horizon 2100.

Capture d'écran de l'Observatoire Francilien de l'Adaptation au Changement Climatique : (source : TRACC - OFACC)
Dans cette perspective, l'ombrage n'est plus seulement le garant du confort thermique, mais le garant même de l'usage (des équipements), lui conférant ainsi une nouvelle valeur. Dans de nombreux pays chauds, il est quasi impossible ou dangereux de se déplacer en journée à pied ou à vélo sans être protégé du soleil.

Piste cyclable à Chandigarh - Inde (source : SG)
Isabelle Baraud-Serfaty, à l'origine d'une vivifiante publication intitulée "Quel partage de l’ombre dans les villes de demain ?", pour le compte de la Fabrique de la Cité, s'attarde sur cette nouvelle "ressource rare". En économiste, elle modélise sa chaîne de valeur, détaille ses usages ou encore développe son propos sur sa "couche informationnelle", autrement-dit, les "dispositifs d’information cartographiques, avec par exemple des applications qui indiquent les parcours les plus ombragés pour marcher ou faire du sport". L'auteure va même jusqu'à formaliser l'hypothèse d'un "service public de l'ombre" au même titre que l'eau ou l'énergie. Si les termes employés ne sont pas ceux des collectivités, leurs réflexions et réalisations, tant sur le volet planification que sur le plan opérationnel agissent toujours plus en ce sens.
La cartographie de l'ombre
Les vampires, c'est bien connu, fuient le soleil ... Au cœur de l'été 2025, le chapitre suisse de l'association Openstreepmap publiait un article introduisant le "mode vampire" sur sa plateforme de routing - à découvrir ici. Actuellement implémenté en guise de test sur la ville de Zurich, ce nouveau mode se base sur l'estimation d'ombres portées des bâtiments et de la végétation haute pour privilégier les trajets ombragés et donc mieux guider le piéton en cas de fortes chaleurs. Des observateurs avisés de Googlemaps ont observé, en novembre 2025, l'apparition d'une nouvelle fonctionnalité "Prefer shade" dans la version de test du logiciel. Elle n'est, à notre connaissance, pas encore en production.
La complexité de la prise en compte de l'ombre reposant sur une multitude de facteurs - latitude, hauteur du soleil, jour, heure, masques solaires, qualité des données d'entrée, ... il est fort à parier que Google, avec ses moyens colossaux, équipe plus vite et plus fort ses utilisateurs dans l'objectif d'améliorer le confort thermique de leurs déplacements.

Capture d'écran de la plateforme shadow map
Bien connue des amateurs de bière en terrasse, la web-app jveuxdusoleil, donne a voir, en temps réel, l'ombrage en un point donné. L'application shadow-map, plus complète, illustre superbement la complexité sus-citée et la difficulté d'établir une carte de l'ombrage en tous points du globe et en tous temps.
De l'ombre et de sa bonne représentation pour encourager et pérenniser les mobilités actives
A l'heure où les politiques d'atténuation du changement climatique visent un report modal des mobilités carbonées vers les mobilités actives, la question du confort thermique se pose aussi pour l'usage du vélo. C'est l'objet du projet de recherche franco-suisse UMOVE-CC piloté par Erwan Bocher du LAB-STICC / CNRS, et qui nous est décrit ici en quelques mots :
Le projet UMOVE-CC propose une approche inédite, alliant recherche interdisciplinaire et science citoyenne, pour repenser les infrastructures cyclables dans une perspective sanitaire, sociale et environnementale. Le projet de recherche UMOVE-CC, en étroite collaboration avec les usages du vélo (associations, citoyens), combinera des mesures micro-météorologiques, des mesures physiologiques, des simulations microclimatiques, des enquêtes sociologiques et des analyses géographiques afin de proposer un indice de confort thermique des pistes cyclables ancré dans les réalités du terrain et validé scientifiquement.
Intermezzo s'inscrit pleinement dans l'approche appliquée et inclusive défendue par le consortium et nous sommes ravis d'être modestement associé à cette recherche pour les quatre prochaines années. Autrement dit, il est hautement probable que nous vous parlions d'ombre à nouveau ...
Et pour conclure, on vous rappelle le propos de Le Corbusier selon lequel "on peut maîtriser le soleil aux quatre points cardinaux d’un édifice et le manipuler même dans un pays chaud pour diminuer les températures" et on vous invite à méditer devant son (énigmatique) Tour des ombres qui trône sur l’esplanade du Capitole à Chandigarh.

La tour des ombres de Le Corbusier sur l’esplanade du Capitole à Chandigarh - Inde (source : SG)
Si la méditation ne suffit pas ou pour en savoir plus sur la Tour des ombres du Corbu, rendez-vous sur le site de la Fondation Le Corbusier ainsi que sur HAL.
